Le pêcheur de Rochefort

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Le pêcheur de Rochefort

Le pêcheur de Rochefort

 

Rocafortis fut le premier nom de Rochefort au XIème siècle qui au fil des siècles s’est appelé du nom que nous connaissons tous aujourd’hui. Rochefort est dans l’Aunis pour certains et en Saintonge pour d’autres. Ne nous fâchons pas sur des frontières qui n’existent pas.

Rochefort est une ville d’histoire militaire et marine avec sa base aérienne, ses diverses écoles de gendarmerie et marine, ainsi que sa Corderie Royale.

Rochefort fut une ville importante car dans son passé, Rochefort fut le point de départ de nombreux bateaux qui partirent ou en direction du Nouveau Monde ou en direction de l’Afrique. Rochefort connut aussi le bagne et la traite des noirs au XVIIIème siècle dont certaines âmes continuent peut-être d’errer.

Rochefort est avant tout une ville côtière où quelques bateaux vont en mer quand le soleil n’est pas encore présent et reviennent souvent tard dans la journée avec quelques prises.

Arnèce était pêcheur, il avait hérité de son père un bateau de pêche qui n’était ni trop grand ni trop haut. C’était un bateau comme nous en voyons encore aujourd’hui au large de Rochefort. Le père l’avait baptisé du curieux nom de Norin car son épouse ne voulut d’aucune manière un nom de femme par peur de perdre celui qui l’avait épousée.

Arnèce apprit ce qu’était la pêche dès les premières années de sa vie. Il effectua ses premiers pas sur la coque du bateau. Ses premiers mots ne furent pas destinés à ses parents mais dès qu’il commença à parler, c’était pour citer les noms de quelques poissons et les certains nœuds marins. Il était doué pour jeter les filets, il connaissait les remous de l’océan et savait si le vent allait tourner. C’était un bon marin depuis tout jeune et son père quand son vieux corps avait fini par ne plus s’habituer aux remous de la mer, lui avait légué son bateau et sa petite affaire.

Dès les premiers jours de pêche, Arnèce le pêcheur s’animait d’une joie d’être la fierté de son père et travaillait dur pour ne pas décevoir son paternel. Il sortait tôt le matin du port de Rochefort avant même que le soleil ne se lève. Il était toute la journée au milieu des vagues et de l’océan. Il jetait ses filets, calculait son trajet, devinait le temps qu’il allait faire dans la journée et après de longues heures passées en mer, il reprenait ses filets où quelques poissons étaient piégés et revenait au port après le zénith du soleil. Il était heureux Arnèce, travaillant dur pour la gloire de son père et l’honneur de sa famille. Dans le port de Rochefort, tout le monde savait qui était Arnèce et sa renommée grandit peu à peu.

Les marchés et restaurants de Rochefort lui achetaient à un bon prix les poissons et autres crustacés qu’il prenait dans ses filets. Il vivait de la pêche et Arnèce était heureux.

Les marins ont leurs superstitions comme les paysans et autres viticulteurs dans les terres mais Arnèce n’était pas superstitieux. Il partit un vendredi alors qu’il était en repos malgré le jour du poisson. En partant malgré les vociférations de ses confrères, ils entendirent qu’Arsène partit heureux tout en sifflotant une mélodie.

Personne ne savait dans le port de Rochefort où partait Arnèce.

La journée passa, la mer était calme et tranquille et la nuit s’invita à Rochefort et son port. Personne au port ne savait si Arnèce avait passé une journée calme et tranquille. Quelquefois la mer peut se retourner contre les marins qui ne la respecte pas disent les vieux loups de mer. Ceux qui avaient connu des tempêtes d’un autre monde racontèrent que le Norin avait coulé sous les coups d’un monstre ou qu’Arnèce avait succombé aux chants des sirènes et s’il revenait, il serait devenu fou.

Le lendemain passa dans l’inquiétude de la disparition d’Arnèce la veille. Son père vint au port et demanda aux pêcheurs d’entamer sa recherche. Les pêcheurs sont solidaires quand il s’agit d’un des leurs et tous partirent à la recherche d’Arnèce qui était imprégné de la mer depuis la plus tendre enfance.

Les recherches durèrent la journée et une partie de la nuit sans résultat. Les vieux parents d’Arnèce étaient inquiets et prièrent pour que leur cher fils revienne à bon port. Les recherches continuèrent des jours durant sans savoir où pouvait être Arnèce, ce marin expérimenté qui partit un vendredi en sifflotant. Tout le port de Rochefort devait admettre qu’Arnèce avait péri en mer malgré les protestations de ses vieux parents qui refusèrent de croire l’inéluctable.

Une dizaine de jours après, le Norin rentra au port de lui-même comme si l’océan l’avait transporté jusque-là. Les marins incrédules l’amarrèrent et montèrent à son bord, ils découvrirent Arnèce larmoyant et tremblant de tout son soûl.

Où était-il allé ?

Personne ne le savait.

Que lui était-il arrivé ?

Personne ne le savait.

Arnèce était là accroupi dans son bateau, les larmes aux yeux. Il resta sans dire un mot durant de longues minutes. Les marins qui le découvrirent ainsi ne purent imaginer ce qu’il avait pu voir. Ils lui parlèrent, l’agitèrent mais Arnèce ne fit aucun geste, ne dit aucun mot. Il resta dans son coin, atone.

Un médecin de la marine monta sur le Norin et vit le pitoyable état d’Arnèce qui était un marin fort et imposant et qui revint pleurant, la mine pâle. Après plusieurs minutes, le médecin décréta qu’Arnèce était atteint de folie. Lui, un gaillard qui vécut aux rythmes des marées, fort comme pas deux, la tête sur les épaules qui ne croyait ni aux revenants ni aux malédictions, était maintenant atteint de folie.

Les vieux parents d’Arnèce pleurèrent quand les marins leur annoncèrent la nouvelle. De joie dans un premier temps pour avoir retrouvé leur fils et de peine juste après pour ne plus reconnaitre en lui qu’une masse psychotique.

Que s’était-il passé en mer pour qu’Arnèce revint dans cet état ?

Arnèce tenait dans ses mains tremblantes un carnet et un vieux crayon. Il aimait noter ce qu’il voyait comme amoureux de ce qu’il faisait, fier de ce qu’il était. Les marins lui prirent ce carnet et le donnèrent à son vieux père.

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Jour 1

Je pars un vendredi car je ne crois à ces vieilles superstitions. J’ai vu au loin ce qu’il me semble être un vieux bateau échoué à quelques embrassées de la côte.

Tout est calme. Les mouettes viennent me saluer puis repartent dans un rire.

J’ai vu ce vieux mât qui ressort de l’eau mais les vagues veulent me dissuader de m’en approcher.

J’ai passé toute la journée en mer, à essayer de m’approcher de ce vieux bateau. J’ancre le Norin et je passerai la nuit ici.

 

Jour 2

J’ai entendu des cris, des pleurs, des soupirs. Suis-je en train de devenir fou ? Je suis seul ici, il n’y a rien autour à part l’océan qui me guette.

J’essaie toute la matinée à m’approcher de ce vieux bateau mais plus je m’en approche plus je m’éloigne. Je ne reconnais plus où je suis. Suis-je en pleine mer ou près de la côte ? Je ne sais pas.

 

Jour 3

Je ne dors pas. Il y a quelqu’un sur le Norin. J’entends parler. Des cris et des pleurs depuis longtemps. Je suis seul, je crois. Ça parle et après le silence. Ça recommence à parler, à crier, à pleurer. Où suis-je ?

 

Jour 4

J’ai vu des gens sortir de ce vieux bateau. Ils viennent au Norin. Ils sont des dizaines, ils sont là. Je les vois. Je ne comprends pas ce qu’ils disent. Des femmes noires veulent que je prenne leurs bébés.

 

Jour 5

Je veux partir mais je ne peux pas. Les personnes ne veulent pas que je parte. Pourquoi ? Qui sont-ils ces malheureux ?

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Jour 8

Esclaves

 

Jour 9

Assassins

 

Jour 11

Bagne. Esclaves.

 

Jour 12

Coulé. Mutinerie.

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Le voyage se termine avec ces mots écrits fébrilement comme si Arnèce avait peur de ce qu’il vit. Le treizième jour, le Norin partit vers le port. Poséidon eut pitié de ce brave homme qui vit ce qu’il n’aurait jamais dû voir, lui, un brave pêcheur.

Arnèce ne redevint jamais ce brave pêcheur. Il mourut peu de temps après d’une crise cardiaque. Ses vieux parents, de chagrin, le suivirent dans l’au-delà quelques mois après. Le Norin fut vendu mais personne ne sait ce qu’il est advenu.

Rochefort a connu le bagne et la traite des noirs. Certains pêcheurs disent que des bateaux ont coulé au large de la côte, d’autres racontent que les âmes de ces malheureux hantent encore aujourd’hui les récifs près de là. Personne ne sait où a été Arnèce quand il est parti du port.

Certaines nuits, au loin, des passants se promenant le long de la jetée entendent des cris, des pleurs et des soupirs qui viennent avec les vagues et s’échouent sur la côte en se brisant.

 

FIN

 

 

Chronique : Ciril le courlitous !